FRANCE :

UN AIR DE REPOS
WORK IN PROGRESS

C’est la tombée du jour, je suis en voiture sur une quatre-voies entre l’A1 et l’A3, juste après Roissy-Charles-de-Gaulle. Il pleut et je suis entourée de poids-lourd, devant, sur les côtés, derrière moi. Je suis littéralement encerclée, c’est effrayant ces dinosaures de tôle pourtant il y a des gens dedans. J’agrippe mon volant et lève le pied. C’est ce jour là qu’est né mon projet sur les chauffeurs routiers.

À quoi ressemble une vie passée sur le bitume ? Ils sont tatoués et en sandales, ils parcourent plus de 100 000 km par an et ne voient pas leurs enfants grandir, démarrent le matin à 4h, roule 12h par jour ou par nuit. Dorment dans une couchette pour un salaire de 1480€/ mois.

Je suis allée à la rencontre de quelques routiers pour voir, discuter avec eux de leur vie, de leur quotidien dans ces cabines de 4m3. Je suis allée sur les aires d’autoroutes, dans les restaurants routiers, sur les aires de repos et les parking et j’ai commencé à les photographier. Ils me racontent qu’ils conduisent pied-nu, assis en tailleur, que la CIBI n’existe presque plus et sont connectés en permanence à internet, qu’ils regardent la télévision en roulant, font des barbecues le soir entre les camions, ils se déchaussent pour monter dans leur cabine, toujours impeccable, on est loin des clichés. Ils prennent leur douche dans des lieux miteux et dorment sur les voies d’arrêt d’urgence quand les parkings sont pleins.

Mes premières immersions m’ont permis de voir, d’entendre, de redécouvrir un univers familier pour moi. Je me suis souvenue que petite, je croisais ces routiers à la pompe à essence de mes grand-parents. Que l’odeur du cambouis, quand vous êtes née dedans elle ne vous quitte pas. J’avais envie de retrouver ces hommes humbles et modestes, de voir ce qu’ils sont devenus, 30 ans plus tard. Des hommes solitaires, anciens militaires pour beaucoup, des reconverties pour d’autres et des passionnés pour l’ensemble. C’est 430 000 conducteurs français et 800 000 chauffeurs si on compte les camions internationaux qui sillonnent quotidiennement le territoire français.

Travail en cours.

Parking de La Rue-Saint-Pierre
Picardie
22h. Les routiers s'apprêtent à dormir sur le parking qui longe la route.

Jean-Marc dit Mickey 89
50 ans, conducteur citerne bitume.
Mon père était chauffeur routier et je suis né dans un camion. Mes deux grands fils sont également chauffeurs et mon épouse ne parle que de mécanique.

Christian
51 ans, conducteur en convoi exceptionnel
Une année, j’ai passé mon réveillon du 31 décembre sur une aire de station service. J’étais seul avec ma bouteille de champagne et un petit barbecue. J’ai pris deux gobelets et je suis allé trinquer avec le caissier de la station.

Jean-Claude dit la biscotte 58 ans, chauffeur citerne pulvé.
Mes amis me demandaient en rentrant de déplacement si je me rasais avec une biscotte, d’où mon surnom. Ce soir c’est mon anniversaire, j’ai 58 ans et je regarde mon fils en vidéo.

Patrick
66 ans, conducteur de marchandises.
Je fais ce métier depuis 1972, c’était mon rêve de conduire un camion pour être libre. Puis j’ai créé ma société de transport. Ma femme est devenue mon chef, elle s’occupe de l’affrètement. À l’époque, c’était un métier qui rapportait de l’argent.

Patrice
50 ans, conducteur de marchandises.
Je me lève à 2h du matin pour éviter les embouteillages et livrer mes clients à 6h sur Paris. Je parcours environ 1300 km par semaine alors je prends soin de moi : je cuisine des petits plats dans mon camion. J’utilise mon réchaud pour faire cuire des oeufs, ensuite je m’installe sur ma table de camping que j'ai taillée sur mesure pour ma cabine.

Pascal et Nathalie
48 ans, conducteur de marchandises.
Nous avons fait connaissance, Nathalie et moi, sur un site de rencontre il y a 3 mois. Elle est venue à la maison un weekend, sa voiture est tombée en panne sur mon parking et elle n'est jamais repartie. Ce fût le coup de foudre ! Nous dormons tous les deux dans la petite couchette.

Denis dit Chausson (à gauche) et Éric
47 ans, chauffeur.
Ma vie c'est mon camion. Je n'aime pas les weekends, je ne pense qu'à repartir. Je prends soin de ma cabine, me déchausse et conduits en chaussettes… d'où mon surnom.

Michel
56 ans, chauffeur déménageur.
En une journée je peux empiler 3 déménagements. Ensuite, quand le camion est rempli, j'enchaîne les bornes. Je fais ce métier depuis 27 ans. J'emballe et déballe les cartons, j'entre dans la vie intime des clients, je vois de tout.

La lessive
La circulation des poids lourd est interdite sur le territoire le weekend sauf pour les camions frigorifiques et alimentaires. Les chauffeurs étrangers qui partent sur les routes des semaines, passent les weekends sur les parkings des aires d’autoroutes et font leur lessive à la main.

Bruno
54 ans, conducteur citerne.
Je roule depuis 36 ans. Mon père aussi était routier mais «routier d’opérette» c’est à dire qu’il rentrait chez lui le midi et le soir. Moi, je viens de faire 3 000 km en 6 jours et je dors dans mon camion.

Yannick dit la clochette
34 ans, conducteur citerne.
Après l’armée de l’air, j’ai hésité entre le métier de grutier ou celui de chauffeur. Comme j’ai le vertige, le choix s’est fait d'office. Je dois attendre 24h sur le parking avant de pouvoir repartir. J'aime être seul alors je vais bricoler des maquettes d’avion pour passer le temps.

Christian
50 ans, transporteur de céréales.
Mon camion est totalement dédié à Mylène Farmer ainsi que ma housse de couette et mes peluches… elle est partout, je ne pourrais pas rouler sans elle.

Gino
56 ans, Italien, conducteur de marchandises.
Je suis sur les routes depuis 33 ans. Je dors au bord de la route la nuit et le matin, il n’y a ni café ni petites toilettes avant de repartir travailler.

Cricri dit la Flêche
51 ans, conducteur de marchandises.
Nous avons tous un surnom dans le milieu, moi c’est la flèche car je fonce au boulot. J’ai passé 15 ans sur un chalutier à pêcher le gros. Je voyais mes enfants tous les 3 mois. Aujourd’hui, je rentre tous les weekend et profite de mes petits enfants. J’adore la flûte de pan, j’écoute Les roses blanches une chanson qui parle du deuil et je pleure dans mon camion.

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