Éloge du quotidien :

LES ENLIVRÉS
Missionnée par la Ville de Paris et Bibliocité

Stéphanie Lacombe s’est immergée au cœur du 18e et le 19e arrondissement de Paris. Trois bibliothèques, Claude Lévi-Strauss (19e), Hergé (19e) et Vaclav Havel (18e) ont été le point de départ de cette carte blanche de Bibliocité :

« Je me rêve comme l’ange de Wim Wenders dans Les Ailes du désir, qui entre dans les appartements, s’assoit dans la cuisine, invisible aux yeux des habitants. Il recueille les fragments d’histoires, les idées qui passent par la tête de tout un chacun. Il perçoit le bruissement du monde. L’ange écoute, observe sans juger. À travers une multitude de pensées et d’individus qu’il croise, c’est l’identité d’une société qui est révélée. 

Depuis là-haut, j’avais une image poussiéreuse des biblio­thèques. Celles du 18e et du 19e arrondissement de Paris encerclent les jardins d’Éole qui sont délaissés par les familles et concentrent à eux seuls les problématiques du territoire : d’une part les dealers de crack et la présence en nombre des réfugiés ; d’autre part, les aiguillages des voies ferrées, du métro aérien, des différents ponts comme autant de frontières à franchir.

J’ai joué à l’ange, je suis descendue et je me suis posée. J’ai erré, invisible. J’ai regardé les al­lées et venues, incessantes, j’ai écouté le silence des pages et des chuchotements, j’ai écouté les histoires de ces gens aux mille vi­sages. Je suis entrée dans ces bibliothèques, espaces de partage gratuit où l’on entre et sort sans hiérarchie sociale.  Je voulais connaître l’histoire de Seng, le voleur de livres, Philippe, le SDF, Hussein, le réfugié diplô­mé et Georges le gardien des lieux. Nous sommes sortis nous enlivrer, prendre de la hauteur. Je voulais que chacun me raconte avec distance et légèreté, sa simple raison d’être là. »


STÉPHANIE LACOMBE


"Je suis à la bibliothèque tous les jours. Il y a ceux à moitié endormis, la tête dans les épaules et il y a aussi des alliés, des semblables, qui comprennent ce que je fais. Je suis entourée d’une famille aux petits visages."
Paola, Doctorante italienne

"Un jour mon père me dit « Viens avec moi, je viens d’acheter la bibliothèque d’Aubusson dans la Creuse, ils se débarrassent de leurs vieux livres.» On a passé l’après-midi à mettre les cartons dans la camionnette, puis les livres en vrac dans la voiture. J’ai mis cinq ou six ans à les lire. Je les ai toujours."
Hervé, Intermittent du spectacle

"La boucherie est collée à la bibliothèque, je n’y suis jamais rentré mais je vois les gens attendre avant l’ouverture. Ils ont de la patience pour aller lire ! Moi je n’ai aucun souvenir d’avoir lu un livre « livre ». La lecture ne m’attire vraiment pas."
Jean-Michel, 31 ans, Boucher

"Si je ne lis pas, je tue. J’ai besoin de faire entrer les mots en moi. Dans la cour de l’école, j’allais défendre les opprimés. C’est dans ce sens que je dis « je tue », tuer veux dire « tu es » « tu existes ». Jusque-là « exister » m’était difficile. J’ai été contrôlée toute ma vie, le dossier de ma famille est connu d’Obama."
Annie, 71 ans, Retraitée

"Il n’y a pas de bibliothèque au Cameroun mais on lit beaucoup. Outre les librairies, on trouve des livres d’occasion dans la rue. À mon anniversaire, je n’avais pas de montre mais un livre : on pousse les enfants à l’école pour qu’ils bénéficient d’une vie d’aisance."
Pauline, 41 ans, Élève infirmière

"Autour de la bibliothèque, il y avait des logements insalubres, des squats avec des fils qui pendaient partout et sans arrivée d’eau. Depuis, les immeubles ont été démolis et les familles relogées. Mais les enfants continuent de venir seuls.
Béatrice, 59 ans, Bibliothécaire jeunesse à Hergé

"Je suis espagnol, je vais à la bibliothèque pour imiter Bernard Pivot : donner mon avis sur un livre sans raconter la fin. Je regardais Apostrophes et de Bouillon de culture à la télévision dans les années 1970 pour apprendre le français."
Fernando, 67 ans, Professeur d’espagnol à la retraite

"J’ai traversé le désert, la Lybie, la Méditerranée, l’Italie à pied. Quand je suis arrivé à Paris, je n’arrivais pas à sortir de la gare de Lyon. Une dame m’a donné un ticket de métro pour aller à La Chapelle. Je viens à la bibliothèque pour entendre et parler le français. En ce moment je lis Le Petit Prince."
Hussein, 27 ans, Étudiant soudanais, réfugié depuis deux ans

"Je suis SDF. Je connais par cœur toutes les bibliothèques de Paris. J’y passe mes journées, je lis. Je n’ai jamais parlé à personne parce que les gens sont secs et glacials. Dans une bibliothèque il ne faut jamais parler, c’est comme ça le silence."
Philippe, 55 ans Sans domicile fixe

"Je suis arrivé en France il y a deux ans. J’ai dormi un mois dehors dans le froid, la terreur et l’humidité. Dans la bibliothécaire, les gens sourient. C’est un endroit magnifique. Je viens tous les jours deux heures pour parler le français avec des bénévoles."
Bachar, 24 ans, Demandeur d’asile érythréen

"Je suis mauritanien. Que tu sois Peulh ou Wolof - dont je parle les deux langues - les règles sont les mêmes pour tout le monde. Un jeune qui pose un problème ne réintègre pas la médiathèque tant que je n’ai pas rencontré ses parents, je me déplace chez eux et parfois ils m’invitent à dîner ! Quand il y a une situation conflictuelle, il est important de sortir pour faire baisser la tension."
Boubacar, 56 ans, Médiateur à la bibliothèque Václav Havel

"Je suis assis tous les jours sur la même chaise, j’observe les gens : ils sont pressés et ils ont faim, ils courent chercher à manger dans les livres. Et puis quand ils ont fini leur repas de papier, ils sourient et me disent au revoir. C’est ça que je vois."
Georges, 59 ans Agent de sécurité incendie à la bibliothèque

"Ici à la bibliothèque, le public est là, bien présent, ce sont des vrais gens. Nous ne sommes pas « que » des bibliothécaires - encore moins un centre social - mais nous les aidons. Nous sommes une passerelle. Il y a l’idée de passer d’un monde à l’autre, l’idée du fil, mouvant et fragile."
Thierry, 55 ans, Bibliothécaire jeunesse à Václav Havel

"La bibliothèque est une vraie caverne d’Ali Baba où tout est à disposition, comme au rayon des livres du Leclerc où petit je m’asseyais par terre pour lire quand ma mère faisait les courses.
Jocelyn, 46 ans, Juriste - écrivain

"Je cherchais sur internet une bibliothèque, et j’ai trouvé Lévi-Strauss avenue de Flandre. Je passais tous les jours devant sans la voir."
Rubens, 18 ans Étudiant au Cours Florent

"Mon père était gendarme. Un jour, il conduisait sa vieille Citroën pourrie. J’étais à l’arrière et j’avais terriblement peur d’un accident. Les prières faisaient parti de ma vie. Je me rappelle que je lisais Les pensées de Blaise Pascal. Je suis devenue athée à ce moment précis."
Martine, 70 ans, Retraitée

"La bibliothèque est un petit théâtre du monde où les gens s’engueulent pour des histoires de place sur la table. Il y a beaucoup de corps, écroulés, endormis, ronflant, des odeurs. Les gens sont à côté des livres mais la vie les a mis en marge. Ils sont tout contre les livres et un jour, ils en saisissent un."
Sarah, 45 ans, Maîtresse de conférence

"À mon arrivée en France, j’ai dormi des semaines dans une tente devant la bibliothèque Václav Havel. Elle est devenue ma deuxième maison et les bibliothécaires, mes troisièmes frères. Je viens tous les jours dans le quartier de La Chapelle qui est devenu la "capitale" du Soudan."
Abdou, 29 ans, Réfugié soudanais

"Les enfants du quartier préfèrent se connecter aux ordinateurs pour jouer plutôt que de lire. Ma mère ne savait ni lire, ni écrire. Je me suis jurée que cela ne m’arriverait jamais. Avoir l’envie de sortir de ses parenthèses éducatives ou ethniques, est un enrichissement. Nous sommes maîtres de nos destins."
Migail, 60 ans, Bibliothécaire jeunesse

"Une chose qui faisait vraiment chier mes parents, c’est quand je venais à table avec un gros dictionnaire. J'ai appris très tôt à lire. À la récré, les enfants me tendaient leurs livres. J’étais comme un seigneur, je choisissais le livre que j’allais leur lire. J’ai tout de suite compris le pouvoir, celui des mots."
Thierry, 56 ans, Professeur de cirque

"Je suis une obsessionnelle du livre. J’ai grandi à l’île Maurice, à côté des récifs coralliens, il y avait un air marin concentré donc les livres avaient une odeur de moisi, iodée. Aujourd’hui j’ouvre un vieux livre et je le sens."
Géraldine, 38 ans, Psychologue

"Quand tu lis une histoire à tes enfants dans une bibliothèque à côté d’un jeune qui joue aux jeux vidéo, il finit par se rapprocher. Je vois des enfants seuls, ils entrent parce qu’il y a de la lumière. Ils ont envie de prendre un bouquin chez eux mais il faudrait que leurs parents viennent les inscrire."
Héloïse, 40 ans Chanteuse et comédienne

"Moi les livres, quand je les prends, je veux les garder pour moi, les prendre pour toujours. Je suis un peu malhonnête j’avoue, mais je m’en fous, ça fait 40 ans que je les ai perdus leurs livres !"
Seng, 87 ans, Retraité, Cambodgien

"Enfants, notre jeu favori était de se faire virer des bibliothèques en faisant du bruit... Personne n’aurait jamais imaginé que j'y travaille un jour. Je dois mettre mes lunettes pour être crédible auprès de mes amis qui n’en reviennent toujours pas."
Awa, 28 ans, Bibliothécaire à Hergé

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