Le Monde / L’exode urbain en vitrine

19 juillet 2016 • La presse en parle
Dans la sous-préfecture du Lot-et-Garonne, nombre de commerces du centre-ville ont définitivement baissé le rideau. Avec l’aide des habitants, la photographe Stéphanie Lacombe a redonné vie à ces vitrines, le temps d’une prise de vue.

Par  Pascale Krémer

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Le jour de son arrivée, Stéphanie Lacombe le savait déjà. Il lui faudrait raconter toutes ces boutiques vides. Cet arrêt du temps, ces enseignes quasi effacées, à la mode 1970, ces toiles d’araignée en travers des vitrines, ce centre-ville fantomatique, à la nuit tombée, quand n’est éclairée qu’une fenêtre de-ci de-là.

La photographe, distinguée en 2009 par le prix Niepce pour ses clichés sur les Français à table, avait reçu carte blanche de la mairie de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne) pour produireune œuvre sur la bastide médiévale, au cœur de la ville. Confortable résidence artistique d’un mois précédant le Mai de la photo, festival local. Comment parler de ce qui saute aux yeux sans offusquer ses hôtes municipaux ? « Ils se sont un peu décomposés quand j’ai évoqué un travail sur les magasins fermés, se souvient-elle. Mais ils m’ont fait confiance. »

Il a aussi fallu convaincre propriétaires ou agences immobilières, avant d’accéder aux commerces en déshérence. Parfois même mener l’enquêteSonner aux portes voisines. Solliciter la mémoire fragile de ceux qui ont connu le Villeneuve-sur-Lot florissant des fabriques de conserves et des grands marchés maraîchers, ainsi – sait-on ­jamais ? – que les occupants de tel ou tel numéro de la rue, du temps où l’on y réparait les vélos ou vendait du poisson…

Un drôle d’« électrochoc »

Têtue, la photographe a décroché 25 trousseaux de clés, puis embarqué dans son projet (« Ouverture exceptionnelle ») suffisamment d’habitants pour jouer les mannequins dans les vitrines désaffectées. Pour « montrer une ville figée, paralysée, rétrécie mais riche de ses asso­ciations », précise Stéphanie Lacombe, convaincue de « l’urgence d’agir contre l’exode urbain ».

Randonneurs, vététistes, escrimeurs, danseuses de flamenco, rugbymen, membres de la fanfare… Même la police municipale a pris la pose, simulant une arrestation. Sur l’une des photos, un fauteuil de style campé au ­milieu de la vitrine de ce qui fut la brocante Panache. La légende ­indique que la propriétaire en ­retraite, qui n’a jamais trouvé ­repreneur, habite l’arrière-boutique et vient parfois s’y asseoir pour observer les passants. « Puissant, poignant », pour ­Morgan Guénard, professeur d’escrime quadragénaire qui s’est également prêté au jeu. Exposé dans une boutique de vêtements abandonnée, le rendu final a provoqué chez lui un drôle d’« électrochoc »« La quantité de photos, donc de magasins vides qu’on ne voit plus, puisqu’on est de moins en moins piéton… Tous ces êtres humains en lutte contre une fatalité qui avance dans nos petites villes, contre la ­désertification, la disparition d’un monde. Les vitrines ne sont que le symptôme de la maladie. » Salarié d’un club d’escrime, le maître d’armes voit tous ses jeunes filer après le bac. « Je ne suis pas serein quant à l’avenir. »

Le maire (PS), Patrick Cassany, ne l’est pas davantage. Tout cela l’a « poussé à réfléchir ». Même si le successeur, en juin 2012, de ­Jérôme Cahuzac n’a pas attendu le choc des photos pour tenter de ­revitaliser la bastide, d’y réhabiliter logements et commerces. Son angoisse ? L’effet Béziers. Un centre historique qui se désagrège, et l’extrême droite qui ramasse les décombres. Mais que faire « alors qu’on a tous ­modifié nos modes de consommation, depuis quarante ans », que gros achats et constructions de pavillons se font désormais en périphérie, que « les jeunes achètent tout en deux clics » ? « Ce que l’on voit, pense-t-ilsombre, n’est rien à côté de ce qui se profile. »

La fédération Procos jauge ­régulièrement l’avancée ravageuse de la vacance commerciale. Cette année encore, il est question d’une forte progression : dans les villes de moins de 100 000 habitants, elle est passée de 8 % à 11 % entre 2013 et 2015. Comme tous les maires concernés, Patrick Cassany éprouve d’ailleurs de sérieux problèmes de mémoire lorsqu’il est question de préciser ce chiffre pour sa propre commune…

Cercle vicieux

Ces boutiques du rien qui enlaidissent et rompent la continuité commerciale, dissuadant de faire les courses en centre-ville, alimentent un cercle vicieux de dévalorisation immobilière. Et rendent les habitants chatouilleux. Non, leur ­cadre de vie ne se résume pas à cette image désastreuse.

 

« C’est le syndrome de la “province” vue par les Parisiens. Ils ont le sentiment que tout est mort, vide, regrette Dominique Monnoyeur, directeur des affaires ­culturelles de la ville. Oui, dans une sous-préfecture comme Villeneuve-sur-Lot, nous ressentons une espèce de tristesse à la ­Madame Bovary, une nostalgie. Mais il y a une dichotomie entre l’image que la ville donne d’elle-même et son dynamisme. » Et de citer ces compagnies de danse pionnières, ce centre culturel ­riche de quarante-sept associations, ce théâtre de sept cents places qui compte mille abonnés, et en refuse beaucoup d’autres. Les photos de Stéphanie Lacombe ont eu, à ses yeux, un mérite immense : mettre toute cette vie en vitrine.